Morin

Pour une politique de l'humanité

Edgar Morin
2002

Ne faut-il pas nous défaire du terme de développement, même amendé ou amadoué en développement durable, soutenable ou humain?
L'idée de développement a toujours comporté une base technique-économique, mesurable par les indicateurs de croissance et ceux du revenu. Elle suppose de façon implicite que le développement techno-économique est la locomotive qui entraîne naturellement à sa suite un «développement humain» dont le modèle accompli et réussi est celui des pays réputés développés, autrement dit occidentaux. Cette vision suppose que l'état actuel des sociétés occidentales constitue le but et la finalité de l'histoire humaine.

Le développement «durable» ne fait que tempérer le développement par considération du contexte écologique, mais sans mettre en cause ses principes ; dans le développement «humain», le mot humain est vide de toute substance, à moins qu'il ne renvoie au modèle humain occidental, qui certes comporte des traits essentiellement positifs, mais aussi, répétons-le, des traits essentiellement négatifs.
Aussi le développement, notion apparemment universaliste, constitue un mythe typique du sociocentrisme occidental, un moteur d'occidentalisation forcenée, un instrument de colonisation des «sous-développés» (le Sud) par le Nord. Comme dit justement Serge Latouche, «ces valeurs occidentales [du développement] sont précisément celles qu'il faut remettre en question pour trouver solution aux problèmes du monde contemporain» (le Monde diplomatique, mai 2001).

Le développement sans qualités
Le développement ignore ce qui n'est ni calculable ni mesurable, c'est-à-dire la vie, la souffrance, la joie, l'amour, et sa seule mesure de satisfaction est dans la croissance (de la production, de la productivité, du revenu monétaire). Conçu uniquement en termes quantitatifs, il ignore les qualités : les qualités de l'existence, les qualités de solidarité, les qualités du milieu, la qualité de la vie, les richesses humaines non calculables et non monnayables ; il ignore le don, la magnanimité, l'honneur, la conscience. Sa démarche balaie les trésors culturels et les connaissances des civilisations archaïques et traditionnelles ; le concept aveugle et grossier de sous-développement désintègre les arts de vie et sagesses de cultures millénaires.
Sa rationalité quantifiante en est irrationnelle lorsque le PIB (produit intérieur brut) comptabilise comme positive toute activité génératrice de flux monétaires, y compris les catastrophes comme le naufrage de l'Erika ou la tempête de 1999, et lorsqu'il méconnaît les activités bénéfiques gratuites.

Le développement ignore que la croissance techno-économique produit aussi du sous-développement moral et psychique : l'hyperspécialisation généralisée, les compartimentations en tous domaines, l'hyperindividualisme, l'esprit de lucre entraînent la perte des solidarités. L'éducation disciplinaire du monde développé apporte bien des connaissances, mais elle engendre une connaissance spécialisée qui est incapable de saisir les problèmes multidimensionnels et elle détermine une incapacité intellectuelle de reconnaître les problèmes fondamentaux et globaux.
Le développement considère comme bénéfique et positif tout ce qui est problématique, néfaste et funeste dans la civilisation occidentale sans pour autant comporter nécessairement en lui ce qu'il y a de fécond (droits humains, responsabilité individuelle, culture humaniste, démocratie).

Une menace d'anéantissement
Le développement apporte certes des progrès scientifiques, techniques, médicaux, sociaux, mais il apporte aussi des destructions dans la biosphère, des destructions culturelles, de nouvelles inégalités, de nouvelles servitudes se substituant aux anciens asservissements. Le développement déchaîné de la science et de la technique apporte en lui-même une menace d'anéantissement (nucléaire, écologique) et des redoutables pouvoirs de manipulation. Le terme de développement durable ou soutenable peut ralentir ou atténuer, mais non modifier ce cours destructeur. Il s'agit dès lors, non tant de ralentir ou d'atténuer, mais de concevoir un nouveau départ.
Enfin, le développement, dont le modèle, l'idéal, la finalité sont la civilisation occidentale, ignore que cette civilisation est en crise, que son bien-être comporte du mal-être, que son individualisme comporte clôtures égocentriques et solitudes, que ses épanouissements urbains techniques et industriels comportent stress et nuisances et que les forces qu'a déchaînées son «développement» conduisent à la mort nucléaire et à la mort écologique. Nous avons besoin, non de continuer, mais d'un nouveau commencement.

Solidariser la planète
Le développement ignore qu'un véritable progrès humain ne peut partir de l'aujourd'hui, mais qu'il nécessite un retour aux potentialités humaines génériques, c'est-à-dire une re-génération. De même qu'un individu porte en son organisme les cellules souches totipotentes qui peuvent le régénérer, de même l'humanité porte en elle les principes de sa propre régénération, mais endormis, enfermés dans les spécialisations et les scléroses sociales. Ce sont ces principes qui permettraient de substituer à la notion de développement celle d'une politique de l'humanité (anthropolitique) que j'ai depuis longtemps suggérée et celle d'une politique de civilisation.

La politique de l'humain aurait pour mission la plus urgente de solidariser la planète. Ainsi une agence ad hoc des Nations unies devrait disposer de fonds propres pour l'humanité défavorisée, souffrante, misérable. Elle devrait comporter un office mondial de médicaments gratuits pour le sida et les maladies infectieuses, un office mondial d'alimentation pour les populations dénuées ou frappées de famine, une aide substantielle aux ONG humanitaires. Les nations riches devraient procéder à une mobilisation massive de leur jeunesse en un service civique planétaire partout où les besoins s'en font sentir (sécheresse, inondation, épidémies). Le problème de la pauvreté est mal estimé en termes de revenus ; c'est surtout celui de l'injustice dont souffrent les indigents, miséreux, nécessiteux, les subalternes, les prolétaires, non seulement devant la malnutrition ou la maladie, mais dans tous les aspects de l'existence où ils sont dépourvus de respect et de considération. Le problème des démunis, c'est leur impuissance devant le mépris, l'ignorance, les coups du sort. La pauvreté est beaucoup plus que la pauvreté. C'est dire que, pour l'essentiel, elle ne se calcule ni ne se mesure en termes monétaires.
La politique de l'humanité serait corrélativement une politique de justice pour tous ceux qui, non occidentaux, subissent le déni des droits reconnus par l'Occident pour lui-même.

La politique de l'humanité serait en même temps une politique pour constituer, sauvegarder et contrôler les biens planétaires communs. Alors que ceux-ci sont actuellement limités et excentriques (l'Antarctique, la Lune), il faudrait y introduire le contrôle de l'eau, ses rétentions et ses détournements, ainsi que les gisements pétroliers.

Une gouvernance pour la Terre-patrie
La politique de civilisation aurait pour mission de développer le meilleur de la civilisation occidentale, d'en rejeter le pire, et d'opérer une symbiose de civilisations intégrant les apports fondamentaux de l'Orient et du Sud. Cette politique de civilisation serait nécessaire à l'Occident lui-même. Celui-ci souffre de plus en plus de la domination du calcul, de la technique, du profit sur tous les aspects de la vie humaine, de la domination de la quantité sur la qualité, de la dégradation de la qualité de la vie dans les mégapoles, de la désertification de campagnes livrées à l'agriculture et à l'élevage industriels qui ont déjà produit bien des catastrophes alimentaires. Le paradoxe est que cette civilisation occidentale qui triomphe dans le monde est en crise en son coeur même, et son accomplissement est la révélation de ses propres carences. La politique de l'homme et la politique de civilisation doivent converger sur les problèmes vitaux de la planète. Le vaisseau spatial Terre est propulsé par quatre moteurs associés et en même temps incontrôlés : science, technique, industrie, capitalisme (profit). Le problème est d'établir un contrôle sur ces moteurs. Les pouvoirs de la science, ceux de la technique, ceux de l'industrie doivent être contrôlés par l'éthique, qui ne peut imposer son contrôle que par la politique ; l'économie doit non seulement être régulée, mais elle doit devenir plurielle en comportant les mutuelles, associations, coopératives, échanges de services.
Ainsi, la planète a besoin à la fois d'une politique de l'homme et d'une politique de civilisation. Mais elle a pour cela besoin de gouvernance. Une gouvernance démocratique mondiale est actuellement hors de portée ; toutefois, les sociétés démocratiques se préparent par des moyens non démocratiques, c'est-à-dire par des réformes imposées.

Il serait souhaitable que cette gouvernance s'effectue à partir des Nations unies qui ainsi se confédéreraient, en créant des instances planétaires dotées de pouvoir sur les problèmes vitaux et les périls extrêmes (armes nucléaires et biologiques, terrorismes, écologie, économie, culture). Mais l'exemple de l'Europe nous montre la lenteur d'un cheminement qui exige un consensus de tous les partenaires. Il faudrait une montée soudaine et terrible de périls, la venue d'une catastrophe pour constituer l'électrochoc nécessaire aux prises de conscience et aux prises de décision.
A travers régression, dislocation, chaos, désastres, la Terre-patrie pourrait surgir d'un civisme planétaire, d'une émergence de société civile mondiale, d'une amplification des Nations unies, non se substituant aux patries, mais les enveloppant.

L'obstacle énorme: l'humanité elle-même
Mais l'on ne saurait se masquer plus longtemps les obstacles énormes qui s'y opposent. Il y a tout d'abord le fait que la tendance à l'unification de la société-monde suscite des résistances nationales, ethniques, religieuses, qui tendent à la balkanisation de la planète, et que l'élimination de ces résistances supposerait une domination implacable.

Il y a surtout l'immaturité des Etats-nations, des esprits, des consciences, c'est-à-dire fondamentalement l'immaturité de l'humanité à s'accomplir elle-même.
C'est dire du même coup que loin de se forger une société-monde civilisée, il se forgera, si elle réussit à se forger, une société-monde grossière et barbare. Elle n'abolirait pas d'elle-même les exploitations, les dominations, les dénis, les inégalités existantes. La société-monde ne va pas résoudre ipso facto les graves problèmes présents dans nos sociétés et dans notre monde, mais c'est la seule voie par laquelle l'humanité pourrait éventuellement progresser.

Si les aspects les plus pervers, barbares et vicieux de l'être humain ne peuvent être inhibés, au moins régulés, s'il n'advient pas non seulement une réforme de la pensée mais aussi une réforme de l'être humain lui-même, la société-monde subira tout ce qui a jusqu'à présent ensanglanté et rendu cruelle l'histoire de l'humanité, des empires, des nations. Comment adviendrait une telle réforme, qui suppose une réforme radicale des systèmes d'éducation, qui suppose un grand courant de compréhension et de compassion dans le monde, un nouvel évangile, de nouvelles mentalités ?
Le dépassement de la situation nécessiterait une métamorphose tout à fait inconcevable. Toutefois cette constatation désespérante comporte un principe d'espérance ; on sait que les grandes mutations sont invisibles et logiquement impossibles avant qu'elles apparaissent ; on sait aussi qu'elles apparaissent quand les moyens dont dispose un système sont devenus incapables de résoudre ses problèmes. Ainsi, pour un éventuel observateur extraterrestre, l'apparition de la vie, c'est-à-dire d'une nouvelle organisation plus complexe de la matière physico-chimique et dotée de qualités nouvelles, aurait été d'autant moins concevable qu'elle se serait produite dans les tourbillons, les tempêtes, les orages, les éruptions, les tremblements de terre.