Morin

Du Tour du monde au Tout du monde

Edgar Morin

En 1992, cinq centième anniversaire de la decouverte-conquete de l’Amérique, Edwy Plenel, journaliste d‘investigation au Monde, part en reportage sur les traces des voyages de Christophe Colomb a partir de Gènes, Sagres, Séville. Son texte paraît en feuilleton durant l’été 92. Tout au long du périple, le passé se surimpressionne au présent, des tranches d’histoire sud-américaine surgissent à travers commémorations et remémorations, et le bel art de ce texte est dans le jeu des interférences, contaminations, dialectiques non seulement entre 1992 et 1492,mais aussi entre un monde amérindien qu’a détruit, défloré, flétri la conquête, un monde métis qui se cherche durement, et notre monde du début du XX eme siècle.

A travers ce jeu et a chaque étape, s’opère la remythification et la démythification du personnage de Colomb, et se révèlent les différentes et étranges facettes de l’Aventureux.

Une des clés de Colomb est celle de son marranisme singulier ou coexistent deux faces, l’une ostensiblement et exagérément catholique, l’autre, marquée de judaïsme, dévoilée furtivement dans certains propos et écrits. Le marranisme peut aider à comprendre ce génois capable de se vouer aussi bien au Portugal qu’a l’Espagne, ce navigateur réaliste et illuminé qui cherche non tant un accès direct a l’Inde, mais un au-delà de notre monde, l’entrée du Paradis terrestre, comme le don Quichotte du marrane Cervantès, cherchait un au-delà de son siècle.

Au cours du voyage plenelien surgissent des lambeaux de cet univers extraordinaire, si lointain et proche, si tragique, bouleversant émerveillant et attachant qu’est l’Amérique latine.

Quand Plenel accomplit son périple, l’implosion de l’URSS change la face du monde, la guerre de Yougoslavie se déchaîne, les guerres ethno-religieuses, nationales-religieuses se multiplient, entraînant d’atroces régressions de mentalités. Simultanément le marché se mondialise sous l’égide du libéralisme économique en envahissant le monde communiste, et l’essor des nouvelles techniques de communication globalise la planète. Mais la mondialisation économique de 1990-2000 est l’étape actuelle d’une mondialisation plurielle commencée en 1492. Colomb a inauguré l’ère planétaire, et en fait le périple de Plenel a effectué une plongée dans la source et le devenir de l’ère planétaire.

C’est donc tout naturellement que Plenel dans son texte préface de 100 pages, rédigé en l’été 2002 (que j’aurais plutôt vu en postface, effectue une réflexion sur l’ère nouvelle. Il nous dit «plutôt que de mondialisation ou de globalisation il faudrait parler d’occidentalisation». En fait ces termes se recouvrent les uns les autres, mais il est vrai que le déferlement impérialiste de l’Ouest européen entraîne l’occidentalisation du monde et que sous des formes multiples l’occidentalisation continue. De plus, Plenel rappelle avec raison que Marx a toujours pensé mondialement et a conçu que la mondialisation, fruit du capitalisme et de l’impérialisme, crée aussi «l’interdépendance des nations»… et fait que «les œuvres spirituelles des diverses nations deviennent un bien commun» tandis que «les littératures nationales et locales donnent naissance à une littérature universelle» Marx avait le sens du caractère pluriel et dialectique de la mondialisation.

Ce second texte de Plenel, kaléidoscope passant du macrocosme planétaire au microcosme hexagonal et vice versa, ainsi composé «en accordéon», a pour idée-guide le métissage. Il s’intitule justement «L’homme mêlé»

Le métissage est évidemment conçu, non comme bâtardise, suppression des diversités et confusion des différences, mais comme créateur de nouvelles diversités et richesses humaines. L’importance du métissage est peu reconnue dans l ‘histoire humaine. Alexandre, y compris en mariant dans chaque ville conquise un contingent de ses soldats et des jeunes filles indigènes, a suscité la merveilleuse civilisation hellénistique, fille métisse d’Orient et d’Occident. L’édit de Caracalla en conférant la citoyenneté romaine a tout habitant de l’Empire, a favorisé un métissage gènèralisè. Les influences et échanges entre cultures créent une réalité transculturelle de nature métisse. La France est une belle entité métisse, née d’intégration et mélanges d’ethnies extrêmement diverses.

Enfin les sociétés latino-américaines  sont chacune a sa façon les produits de métissages planétaires. Le métissage indien-noir-blanc a créé une civilisation magnifique au Brésil, le métissage indien-hispanique  a créé la réalité proprement mexicaine, les métissages donnent la physionomie des sociétés d’Amérique centrale. Les nations a dominante blanche, comme l’Argentine et le Chili sont les produits d’èmigations multiples, espagnoles, italiennes, allemandes, libanaises. Le métissage est l’avenir du monde, il porte en lui l’humanisme planétaire. «L’homme mêlé» est l ‘avenir de l ‘homme.

Et ici réapparaît le message émancipateur de certains marranes, métis culturels qui dans leur conscience sont allés au-delà du christianisme et au-delà du judaïsme, et par la au-delà de l’occidentalo-centrisme. C’est Bartolomé de las Casas qui fait reconnaître aux théologiens la plénitude d’humanité des amérindiens, c’est Montaigne qui refuse de nommer barbares ceux qui n’ont pas notre civilisation et qui effectue la première autocritique de l’Occident. Ces thèmes ont travaillé les siècles suivants avec Montesquieu, les Lumières, l’humanisme universaliste, les Internationales.

Et voici le paradoxe historique. L’Europe occidentale, foyer d’une domination multisèculaire sur le monde par la colonisation et l’esclavage, a été aussi le foyer des idées qui, appropriées par les colonisès, ont permis leur émancipation, droit des peuples, droit a la nation, droits de l’homme, droits de la femme. Ce sont ces idées qui aujourd’hui peuvent œuvrer  pour les métissages civilisateurs Est-Ouest, Nord-Sud. , c’est à dire en même temps pour l’humanisme planétaire. «La découverte du monde» est un livre d’humanisme planétaire.